Jean TURMEL , président de la section lait de la FRSEA
A chacun de prendre ses responsabilités
Brandie depuis plusieurs mois par l’APLI, la grève du lait est finalement annoncée autour du 7 septembre, date de la prochaine réunion des ministres de l’Agriculture de l’UE. Réactions de Jean TURMEL, président de la section lait de la FRSEA.

La grève du lait refait parler d’elle. Une date semble fixée. Comment se positionne la FRSEA ?
La grève du lait, comme remède miracle, n’est pas si facile à mettre en place. La situation économique des exploitations est difficile, les trésoreries sont dans le rouge. Comme l’ensemble des producteurs, nous ne sommes pas satisfaits du prix du lait.
La grève du lait, nous y avons aussi pensé à une époque, à l’instar de ce qui s’est passé dans les années 60 en Bretagne. Mais le contexte a changé, la politique agricole est devenue européenne et oblige à une mobilisation de tous les Etats membres. Je ne crois pas à son efficacité et je crains à une division entre nous.
La conjoncture est difficile. Nous restons convaincus que la grève du lait n’est pas la solution
Pourtant, le mouvement semble prendre de l’ampleur. 14 pays européens sont mobilisés. Cela doit faire réfléchir ?
Bien sûr ! Dans toute l’Europe le prix du lait aux producteurs est très bas. Quand en France, nous sommes payés en moyenne 28cts/litre, les producteurs allemands le sont entre 17 et 26cts, les hollandais 23/24 cts et les belges entre 19 et 22 cts/litre. Pour tous, la situation économique est critique.
Cela ne laisse pas insensible et nous ne sommes pas sourds aux demandes des producteurs.
Malgré tout, les échanges avec nos homologues de ces pays ne laissent pas entendre qu’une mobilisation massive des producteurs aura lieu. Au contraire, les échos que nous avons sont que les producteurs des principaux pays producteurs s’adaptent et s’engagent dans la voie du libéralisme.
11% des producteurs français ont participé aux réunions organisées par l’APLI. L’espoir suscité est grand. Si cela ne marche pas, attention à la désillusion et aux répercussions sur nos exploitations. Chacun devra prendre ses responsabilités.
Vous doutez que certains pays s’engagent réellement ?
Je ne peux pas parler à leur place, mais je suis sceptique. Si l’on prend le cas de l’Allemagne, qui a déjà fait la grève du lait en 2008, quand on voit l’impact, il faut bien réfléchir avant de se lancer.
En mai 2008, 30% du lait avait été jeté avec un effet immédiat sur le prix du lait de 3 € / 1 000 litres en juin et 6 € en juillet. Mais depuis, qu’en est il ? Le prix du lait est inférieur à celui payé en France. Je ne suis pas sûr qu’une majorité des producteurs allemands soit prête à renouveler l’expérience.
Je suis tout aussi sceptique vis-à-vis des pays du nord de l’Europe. La vision libérale qui y règne ne changera pas demain. Je ne souhaite pas que les producteurs français en se lançant dans la grève du lait, se retrouvent seuls. Nous avons tout à perdre.
Nous sommes le second pays producteur en Europe. Si les producteurs français font la grève du lait, les entreprises réagiront ?
Certainement, mais est-ce-que cela sera en notre faveur ? Depuis plusieurs mois, les stocks de produits laitiers s’accumulent en France et en Europe, 200 000 tonnes de beurre et autant de poudre de lait. Les entreprises auront beau jeu de les écouler et à des prix très bas.
On entend ces dernières depuis quelque temps dire que le prix du lait en France est trop élevé par rapport à leurs voisins européens. Ne leur donnons pas l’occasion de s’approvisionner à l’étranger. Si tel était le cas, nous perdrions tout : le prix et nos débouchés. Car après les transformateurs, les distributeurs s’engouffreront dans la brèche.
Que faire alors ? Faut il réclamer le maintien des quotas comme certains le demandent ?
Il ne faut pas mentir aux producteurs. La commission européenne ne reviendra pas sur la décision de supprimer les quotas en 2015.
Le dernier rapport sur la situation du secteur laitier publié en juillet dernier ne remet pas en cause cette décision. Malgré une situation économique critique pour le secteur laitier européen, la Commission maintient son cap.
Nous avons peu de choses à attendre d’elle. Nous devons prendre les choses en main à travers une réorganisation des producteurs et de la filière !
Que propose alors la FRSEA ?
Pour nous, dans un premier temps il faut avant tout assurer le maintien de nos exploitations. Cela passe par le respect, par toutes les entreprises, de la recommandation de prix fixée en juin. Ce qui n’est pas assuré ! Nous attendons aussi un accompagnement renforcé des pouvoirs publics, en partie responsables de cette crise par la dérégulation voulue au niveau européen. Nous redemandons qu’une “année blanche”, avec le report d’annuité en fin de tableau et la prise en charge des intérêts, soit mise en place. Cela donnera une bouffée d’oxygène à nos trésoreries, notamment pour les jeunes et les récents investisseurs, en ciblant les investissements liés aux aspects réglementaires.
Mais nous devons aussi penser à l’avenir. Nous proposons une nouvelle organisation de la filière, où les producteurs reprendront du poids face aux transformateurs pour participer activement à la gestion des volumes. Il faut adapter l’offre à la demande et mettre en place une relation contractuelle équilibrée au niveau interprofessionnel. Il faut profiter de la discussion actuelle de la Loi de Modernisation Agricole (LMA) pour faire acter ces principes.
Avenir de la filière laitière bas normande :
producteurs et transformateurs réunis à la préfecture
Le 31 août dernier, à l’invitation du Préfet de Région, l’ensemble de la filière laitière s’est réuni en vue d’alimenter les réflexions lancées au niveau national par le Ministre de l’Agriculture. La mise en place de la contractualisation, au niveau interprofessionnel et les mutations de la filière laitière face à l’évolution des marchés étaient discutées.
Chacun des participants a pu faire part de ces propositions. Il en ressort deux points essentiels. Pour tous, il est impératif que la politique laitière, soit définie au niveau européen. Il doit exister une véritable volonté politique pour que de nouveaux outils de régulation soient créés. Pourquoi l’Europe ne soutiendrait elle plus son agriculture, alors que d’autres pays comme les Etats Unis le font avec des budgets colossaux ?
Malgré ce consensus, le désaccord existe sur les outils à mettre en place. La contractualisation comme outil de régulation n’est pas partagée par tous. Etant la piste favorisée par le ministre, il a cependant été rappelé que cette dernière devrait être défini au niveau national et contenir les clauses s’attachant au volume, au prix et à la durée. Un cadre interprofessionnel devra être défini.
Cette réunion a aussi été l’occasion de rappeler l’urgence de trouver des solutions à court terme pour permettre aux producteurs laitiers de passer la crise actuelle. La FRSEA et les Jeunes Agriculteurs ont redemandé la mise en place d’une “année blanche” pour les jeunes installés et les récents investisseurs, avec un report de capital en fin de tableau et un prise en charge des intérêts par l’Etat. La demande d’un allongement du délai de mise aux normes de 3 à 5 ans pour les JA a également été réaffirmée. Ces deux mesures doivent donner une bouffée d’oxygène aux trésoreries dans le rouge.