Elevage
Matricule 1835, levez-vous !
« Matricule 1835, levez-vous » ou l’histoire d’un veau condamné à ce que ses données morphologiques soient retirées de l’indexation Iboval. Nous lui avons tendu le micro.
« Matricule 1835, levez-vous » ou l’histoire d’un veau condamné à ce que ses données morphologiques soient retirées de l’indexation Iboval. Nous lui avons tendu le micro.

« Au revoir et merci d’être venu ! » Entre mon naisseur et le Monsieur de l’organisme d’élevage, ça a l’air de s’arranger un peu, pourtant, c’était mal parti.
Moi ? Je suis une femelle Charolaise née la semaine dernière. J'ai été déclarée dans les 12 heures par mon patron sur Pilot Elevage et mon tour de poitrine a été mesuré par mètre ruban pour alimenter une base de données dans le cadre de « la certification de la parenté bovine » comme ils disent. Mais c'est un peu comme « pisser dans un violon » puisque, en date du 19 août dernier, mon patron a reçu un courrier de l'organisme d'élevage stipulant que « les données de poids de naissance et de tours de poitrine d'un élevage et d'une campagne qui ne sont pas assez variables (très peu de classes de poids ou de de classes de tours de poitrines différentes) sont retirées de l'indexation Iboval depuis la publication de février 2015. Nous vous encourageons donc à notifier ces informations de la façon la plus exacte possible, de préférence en pesant les veaux à la naissance ».
Il a le sens de l'humour le patron, mais faut pas trop le titiller sur ses pratiques d’élevage de façon aussi abrupte, sans contact humain, sans explication de texte (...), surtout quand il fait tout bien. Alors comme à la fin du courrier il était écrit « restant à votre disposition pour toute information complémentaire, veuillez agréer l'expression de mes sentiments distingués », il a appelé le directeur de l'organisme d'élevage. En retour, il lui a certainement aussi présenté ses salutations mais à sa façon. J’étais sous la stabulation, je n’ai donc rien entendu, mais je suppose qu’il a poussé une « gueulante » tout en prenant rendez-vous puisqu’ils étaient là tous les deux, mercredi matin, 8h30 pétante, à mon chevet. Il y avait même un troisième Monsieur, un médiateur ou un arbitre peut-être, je crois qu’il faisait partie du syndicat.
Et là, j’ai tout entendu. Pas tout compris, certes, mais à l’impossible nul n’est tenu.
Sur le manque de variabilité des données, mon patron, il a expliqué qu’il n’élevait pas des chèvres et des girafes. Be non ! Nous, c’est de Charolais en Charolais, de génération en génération, alors forcément, ça lisse les écarts.
Quant à la fiabilité des données, mon patron a essayé le peson dans une pouche de jute. Mais d’une part, ça nous irritait le nombril. D’autre part, à l’herbage, nos mères n’appréciaient pas forcément la manipulation alors attention au coup de corne.
Sous la stabulation, ça ne pose pas de problème, il peut nous isoler. Un travail de haute précision donc mais qui lui vaut aujourd’hui ce reproche écrit noir sur blanc : « l’analyse des informations de votre élevage montre que la variabilité de celles-ci est plus faible que dans les autres élevages ». Alors là, Messieurs-Dames, moi je dis « vive le doigt mouillé ». Excusez l’expression, vous vous ferez moins « chier » et vous éviterez des jugements de valeur issus de calculs statistiques déshumanisés.
Autre alternative : n’adhérez à rien. Ne participez pas à l’effort collectif de l’excellence de l’élevage français. Contentez-vous du strict minimum légal. Mon patron, après cette aventure, il y réfléchit.
Le médiateur s’est montré plus nuancé sur le doigt mouillé et le fait de n’adhérer à rien. Pour lui, « les organismes auxquels adhère le patron lui permettent de me vendre peut-être avec plus de valeur et à moi de faire une plus longue carrière comme reproducteur au milieu d’un beau troupeau de vaches, plutôt que de finir mes jours prématurément en steak haché ».
Quant au directeur de l’organisme d’élevage, je lui reconnais une dose de courage. Il ne s’est pas débiné. Il a presque fait amende honorable en reconnaissant, qu’en l’occurrence, on atteignait là « les limites du traitement informatique ».
Pour ma part, j’en tire d’autres conclusions qui vont peut-être vous étonner. Tout d’abord, qu’on en fait sans doute un peu trop sur le bien-être animal (ici personne n’a jamais eu à se plaindre des conditions de vie) et pas assez sur le bien-être des éleveurs. Qu’ensuite, l’intelligence artificielle ne remplacera jamais le contact humain. Il en passe pourtant des techniciens à la ferme et de nombreux organismes. Ce sont de bons professionnels qui apportent un regard extérieur indispensable et constructif. Si l’un d’eux avait été mandaté pour lui expliquer le pourquoi du comment avant que l’automatisation des procédures ne fasse basse-œuvre, le patron, il ne se serait sans doute pas fâché.
Jean de La Fontaine aurait sans doute tiré une morale à cette histoire mais moi, je ne suis qu’un veau. En attendant, le patron, il attend un courrier correctif de la part de l’organisme d’élevage lui assurant que ce retrait des données n’aurait aucune incidence économique sur son élevage et que ses pratiques sont tout à fait dans les normes. Je vous tiendrai au courant.