A l'assemblée générale de la SAFER
Sous les jupes parfois obscures du développement durable
Le développement durable est la nouvelle religion de la société. Il a ses boucs émissaires : la voiture et l’agriculture (productiviste, productive ou conventionnelle selon votre degré d’initiation). Il crée aussi de l’apartheid avec “une écologie, cerise sur la gâteau des nantis”. Décodage de Sylvie Brunel, agrégée de géographie, docteur en économie, professeur des universités à Paris-Sorbonne et ancienne présidente d’Action contre la Faim.

"Satisfaire les besoins du présent sans compromettre ceux des générations futures”. Telle est la définition du développement durable. Un sujet qu’a proposé la SAFER en menu principal de son assemblée générale qui s’est tenue le 12 mai dernier à Caen. On aurait pu penser le plat indigeste. Mais cuisiné par une géographe qui rame à contre-courant d’un establishement verdoyant et bien pensant, les agriculteurs ont apprécié. L’idéalisation de la culture de la binette a pris un sérieux coup sur le manche. Changement de discours : “les meilleurs alliés de la planète sont les agriculteurs” a crié Sylvie Brunel à qui veut bien l’entendre.
9 milliards de bouches à nourrir en 2050
L’intérêt général du développement durable, un concept né au sommet de Rio en 1992, notre économiste ne le conteste pas. Reste à trouver les bons équilibres entre la croissance économique, l’environnement et le social avec, en perspective, une planète qui totalisera 9 milliards de bouches à nourrir en 2050. “Si tout le monde consommait aujourd’hui la même chose que nous, il faudrait 2,67 planètes pour subvenir aux besoins de toute la population”, a-t-elle rappelé. Pan sur le bec des adeptes de la décroissance mais un constat qui fait froid dans le dos. “Peur du nombre, peur de manquer, peur du climat (...). Le développement durable est devenu la politique de la peur”. Avec un tel état d’esprit, la société a besoin de boucs émissaires. Aux première loges, l’agriculture et la voiture. De façon plus globale, la modernité. “Nous sommes tombés dans une logique de contrition, notre nouveau catéchisme. La modernité est mise en accusation. Mais pourquoi vouloir considérer que le passé soit l’optimum ?”, s’interroge-t-elle.
Quant aux débuts de réponses apportés, et outre les 20 millions de km2 planétaires protégés depuis Rio, Sylvie Brunel s’en amuse. “Vous croyez que c’est en imprimant recto/verso qu’on va sauver la planète ?”. Elle s’en offusque aussi : “faire des dons, c’est acheter le droit de son anormalité”. Et de poser la question essentielle : “au nom de l’environnement, ne sommes nous pas en train de créer des injustices sociales ? Voulons nous une planète durable ou une humanité durable ?” Illustration de ses propos avec la voiture polluante (la voiture du pauvre) interdite de centre ville dans certains pays. “Le développement durable crée des situations d’apartheid. Attention, l’écologie ne doit pas être la cerise sur le gâteau des nantis”.
Réchauffement climatique ou pas et à qui la faute ?
Et le réchauffement climatique pourrait-on lui rétorquer. L’agrégée de géographie reste prudente. “Nous sommes dans le postulat que le changement climatique est dû à l’effet de l’homme”, lâche-t-elle tout en constatant que “les climatosceptiques sont devenus les nouveaux hérétiques”. Pour apaiser les débats, Sylvie Brunel assimile le développement durable à une morale de vie construite sur la démocratie participative. A défaut, on risque que “certains se transformant en Khmers Verts-”. Critique donc mais adepte du développement durable dans le respect de 3 grands principes : l’adaptation, l’innovation et la coopération.
Dans cet immense chantier, les agriculteurs doivent s’imposer et apporter leurs contre arguments aux idées reçues. Pesticides : “les agriculteurs du sud perdent 1/3 et 1/2 de leur récolte car il s ne peuvent pas les protéger. Ce sont leurs enfants qui en souffrent le plus”. Consommation : “on va trop loin. 50 millions de personnes quittent tous les ans la campagne pour gagner la ville tout en voulant manger 3 fois plus à moins cher. Il faudra produire 70 % de plus d’ici 5 ans pour nourrir tout le monde”. Foncier : “on perd chaque année 13 à 15 millions d’hectares à l’échelon mondial et pourtant on ne vit plus dans la peur de l’assiette vide”.
Mettre des indicateurs
Le XXIème siècle est celui des urbains qui ont oublié tout ce qu’a apporté l’agriculture. Un secteur qui crée de l’emploi et occupe le territoire. La France représente 2 % de la SAU (Surface Agricole Utile) mondiale mais 23 % de la production agricole européenne. Notre pays, c’est aussi le deuxième exportateur agroalimentaire mondiale. Malgré ces acquis, la société a rompu un pacte. Sans doute a-t-elle “trop idéalisé sa vision de la nature. Trop idéalisé la culture de la binette mais la nature n’a rien de naturel. Ce sont vous, agriculteurs, qui avez ouvert le chemin. Face à ce divorce, vous devez prendre le devant en mettant en place des indicateurs pour initier un changement de discours et montrer que vous êtes les meilleurs alliés de la planète”. Etre environnementalement actifs plutôt que de subir des diktats en d’autres termes. “Il ne faut pas sanctuariser ni mettre l’agriculture sous cloche”, a conclu Sylvie Brunel. “Il faut réconcilier la société avec les agriculteurs. Cela passe aussi par une juste rémunération de votre travail”. Applaudissements nourris dans une salle à grande majorité terrienne qui aimerait voir plus souvent cette intervenante décoiffante sur les plateaux de télévision.