Etude
Demain, quelles migrations géographiques pour la production laitière ?
2015 : la sortie des quotas laitiers fera évoluer le lien au territoire, mais dans quelles proportions ? L’éclairage d’autres pays et d’autres continents.

La fin des quotas approche. Demain, l’ancrage au territoire ne sera plus de nature administrative. Le lait pourra “migrer” d’une région à l’autre, en fonction des options de production des exploitations, mais aussi des choix des entreprises pour réaménager leurs bassins de collecte. Certaines régions françaises semblent devoir produire moins, d’autres pourraient produire davantage, notamment le Grand Ouest et la Normandie. Dans d’autres pays, ces évolutions ont déjà été observées par le passé. Que peut-on en tirer pour imaginer l’avenir des régions laitières françaises ?
Aux Etats-Unis une croissance laitière asymétrique vers l’Ouest
Les Etats-Unis sont souvent cités en exemple pour les déplacements de la production laitière. La Californie a longtemps bénéficié d’un contexte totalement différent des autres régions, avec une administration des prix du lait beaucoup moins encadrée, des unités de production beaucoup plus grandes et largement “hors-sol”, et une alimentation basée sur beaucoup de concentrés et de coproduits des industries agro-alimentaires. Sa part dans la production américaine a en effet beaucoup augmenté en 25 ans, de 19 % à 38 %. Pour autant, la hausse californienne ne résulte qu’assez peu d’un transfert en provenance des autres régions, mais plutôt d’une croissance asymétrique, que la Californie a su capter alors que les autres régions stagnaient.Cette situation favorable s’est d’ailleurs retournée depuis la flambée des aliments, et la production tend maintenant à migrer vers des secteurs mieux placés sur le plan de l’autonomie alimentaire, anciennes régions laitières (Winsconsin) ou zones de grande culture (Idaho).
En Allemagne des transferts interrégionaux depuis 2007
La situation allemande est plus proche de la nôtre, puisque des quotas y sont appliqués depuis 1984. A la différence de la France, ces références sont transférables moyennant paiement. Jusqu’en 2006, les transactions ne pouvaient dépasser les limites des Länder (Etats fédérés, de la taille d’une grosse région française) et les mouvements n’ont été perceptibles que dans le Nord, à l’intérieur des Länder de Basse-Saxe et du Schleswig-Holstein, avec une concentration vers la côte au nord-ouest. Depuis 2007, les transferts de quotas inter-Länder sont autorisés sur l’ensemble de l’ex-RFA. Le solde a été nettement favorable au Nord et à la Bavière. Pour autant, ce mouvement reste discret comparé à un second phénomène qui vient se superposer : l’essentiel de l’évolution ces 5 dernières années découle de l’attribution des nouvelles références suite aux décisions européennes de 2008, que l’Allemagne a globalement très bien remplies. Ici aussi, la croissance est “asymétrique”, avec des régions très spécialisées (Nord principalement) qui en ont capté l’essentiel, alors que le reste de l’Allemagne stagnait simplement en production laitière.
De véritables transferts au Royaume-Uni
La situation du Royaume-Uni fait apparaitre de véritables transferts depuis 15 ans, aux dépens de l’Angleterre (- 15 %, dont Est : - 51 % !) qui s’est spécialisé dans les grandes cultures, et au profit de l’Ulster (+ 34 %), du Pays de Galles (+ 11 %) et de l’Ecosse (+ 5 %), sur fond de diminution globale (- 5 %) et de sous-réalisation chronique de la référence nationale. Les quotas y sont mobiles sur un mode marchand sans limites géographiques.
En France le Grand Ouest a capté les hausses de quotas
En France la croissance des régions de l’Ouest depuis 2006 (+ 1.5 à 2 % par an en tendance) contraste avec les baisses de production observables dans d’autres régions comme Midi-Pyrénées ou Aquitaine (- 1 à -1.5 % par an). Néanmoins il ne faut pas oublier que ces évolutions en pourcentage partent de volumes de production initiaux très différents. Les augmentations du Grand Ouest représentent bien plus que les baisses des autres régions, essentiellement parce que l’Ouest a davantage “capté” les augmentations de quotas allouées par l’Europe depuis 2007. La politique des bassins laitiers a même organisé cette répartition en dotant préférentiellement les régions qui réalisaient leur référence.Davantage qu’un transfert “à la britannique”, la France a conu une “croissance asymétrique” à l’américaine.
Demain un pilotage différent
Les évolutions connues jusqu’à aujourd’hui ont été pilotées par deux acteurs essentiellement : d’une part les agriculteurs, par réorientation d’un certain nombre de producteurs laitiers vers d’autres systèmes, notamment de cultures ; d’autre part l’administration, qui a canalisé les hausses à travers la politique des bassins.A l’avenir ces évolutions pourraient se prolonger, mais leur pilotage sera différent. La hausse lente des volumes observée ces dernières années pourrait perdurer sans s’accélérer, car les grandes entreprises ont pris le relai des quotas avec des pénalités “maison”. Visiblement elles ne comptent pas à court terme développer fortement leurs volumes, du moins en provenance de France.La répartition sur le territoire pourrait aussi continuer son glissement vers les régions spécialisées comme la Normandie et le Grand Ouest. Un scénario d’accélération de ces transferts n’est pas exclu, la gestion administrative étant remplacée par un pilotage des entreprises, en fonction de la réorganisation qu’elles voudront impulser à leurs bassins de collecte voire à leurs sites industriels. Mais pour que les régions spécialisées en ressentent vraiment l’effet, il faudrait que cette réorganisation soit sévère, car les régions baissières n’ont qu’une masse de production assez faible.Miser toute sa stratégie sur l’explosion des volumes disponibles semble donc aujourd’hui pour le moins aléatoire…